Lettre aux candidats aux élections présidentielles en France.

Paris, le 21 Mars 2002
Objet : droits de l'Homme au Liban

Monsieur,

Le mouvement franco-libanais SOLIDA (Soutien aux Libanais Détenus Arbitrairement) souhaite attirer votre attention sur les questions de disparitions forcées et de détention arbitraire de citoyens libanais.

Depuis 1976, c'est une tragédie que vit le peuple du Liban, où plus de 17000 personnes ont disparu pendant la guerre et dans les années qui ont suivi.

Beaucoup des disparus sont probablement décédés, mais aucun travail n'est fait pour identifier les corps qui se trouvent dans les charniers en territoire libanais, syrien et israélien. Les autorités de ces trois états ne font rien pour apaiser les familles qui ne cherchent qu'à connaître la vérité sur le sort de leurs proches.

Dans un premier temps, en juillet 2000, avec négligence, les autorités libanaises ont déclaré que tous les disparus étaient morts. Mais en Décembre 2000, 46 desdits disparus ont réapparu. Ils étaient en fait détenus dans les prisons syriennes, dans des conditions atroces, liées à leur isolement et aux tortures qu'ils y subissaient.

Aujourd'hui, grâce à de nombreux témoignages, on sait qu'au moins 200 Libanais sont toujours détenus, sans jugement et au secret dans les prisons syriennes. Les autorités syriennes nient leur existence. Toutefois le Président syrien Bachar EL-ASSAD, déclarait, en juin 2001 devant l'Assemblée Nationale française, qu'il était disposé à recevoir les éventuelles plaintes que lui présenteraient les autorités libanaises.

Mais les autorités libanaises n'ont rien fait depuis pour réclamer le rapatriement de leurs citoyens détenus.

Ces questions, qui touchent un grand nombre de familles libanaises, font partie des préoccupations de la communauté libanaise en France.

La France est la patrie des droits de l'Homme,
A ce titre elle est déjà intervenue à plusieurs reprises en faveur de Libanais victimes de violations des droits de l'Homme,
Aujourd'hui, nous vous appelons, en tant que candidat à la Présidence de la République, à demander:

Vous trouverez ci-joint quatre histoires détaillées de détenus et de disparus.

Dans l'espoir de votre intervention, nous vous prions de croire, Monsieur, à l'expression de nos plus cordiales salutations.

Marie DAUNAY
Présidente de SOLIDA
(Soutien aux Libanais Détenus Arbitrairement)


Shamel Hussein KENAAN, enlevé en 1986

Shamel Hussein KENAAN est né le 5 Janvier 1959 au Liban Sud (Chebaa). Etat Civil N° 186.
Caporal de l'Armée Libanaise, il a été enlevé le 18 Juin 1986 par les forces armées syriennes sur le chemin entre sa maison à Chebaa (Liban Sud) et son travail à Beyrouth. Sa femme est décédée deux mois avant son enlèvement. Leur fille Seema est née en 1985.
En 1994, un détenu libéré a confirmé à la famille de Shamel Hussein KENAAN la détention de celui-ci en Syrie à la prison dite " Section Palestine ".

Georges Ayoub CHALAWEET, des visites de sa famille en Syrie jusqu'en 1998

Georges Chalaweet, joaillier libanais, également musicien, est né à Beyrouth en 1962. Le 30 Mars 1994 il est enlevé au Liban par les forces armées syriennes et transféré illégalement en Syrie, où il a reçu des visites de sa famille jusqu'en 1998. Voici la description de son enlèvement, faite par son père Ayoub Chalaweet (témoignage recueilli en janvier 2001):
" Le 30 Mars 1994, des personnes en civil sont venues chercher mon fils à notre domicile à Beyrouth, prétendant qu'ils voulaient faire réparer des bijoux en or. Georges était absent. Nous leur avons proposé de garder l'or et de le donner à notre fils dès son retour, mais ils ont refusé, et ont demandé à ce que Georges se présente au Ministère de la Santé. Nous avons demandé aux voisins s'ils connaissaient les personnes qui étaient venues demander après Georges et ils nous ont dit qu'ils faisaient partie d'un service de renseignements. Notre fils est revenu à 15 heures. Je lui ai demandé pourquoi les services de renseignements le cherchaient, mais il ne le savait pas. Nous sommes donc allés au Ministère de la Santé. Quand nous y sommes arrivés, des hommes sont descendus du 5è étage. Ils m'ont fait attendre dehors et ont emmené Georges, dans la direction de l'Ouest de Beyrouth. Ils sont revenus sans Georges et m'ont dit qu'ils le gardaient pour interrogatoire. Georges n'est jamais revenu. Nous avons mis 6 mois à le retrouver : il était détenu à Damas à la prison appelée Section Palestine. Ensuite, nous avons eu le droit de le visiter tous les trois mois à la prison de Mazzé. Mais depuis trois ans, les visites sont interdites et apparemment à la dernière visite, les visites ont été interdites pour tous les détenus. Georges est détenu à Saydnaya en Syrie ".

Jihad EID, enlevé le 13 Octobre 1990

Jihad EID, étudiant libanais, est né le 29 avril 1970 à Beyrouth.
En 1990, Jihad EID, en plus de ses études universitaires, était caporal dans l'armée libanaise. Il a été kidnappé lorsque les troupes syriennes sont entrées dans son quartier le 13 octobre 1990 et peu après transféré dans une prison syrienne. Sa famille n'a pu lui rendre visite qu'une seule fois en Syrie. Il serait dans un très mauvais état de santé puisque l'une de ses jambes a été amputée au cours de sa détention.
Ses parents ont tenté toutes les négociations possibles avec les autorités syriennes et ont été victimes de chantages et de rackets de la part d'officiers syriens qui leur promettaient de rendre visite à leur fils ou même de le faire libérer.
En ce qui concerne les autorités libanaises, elles leur promettent toujours de les aider, mais n'ont jamais rien fait.
Il est à noter que la mère de Jihad EID, qui s'est rendue en 1999 à la Police Militaire de Damas, a pu voir le nom de son fils dans un dossier renfermant des listes de détenus, mais le militaire chargé de donner les droits de visite a nié une nouvelle fois le fait que son fils soit détenu en Syrie.

Boutros KHAWAND, un disparu célèbre

Boutros KHAWAND, né en 1939, marié, père de 4 enfants, était engagé dans le parti Kataëb depuis 1956, et est devenu membre du bureau politique de ce parti en 1987. Il a été kidnappé le 15 septembre 1992 et son sort reste inconnu.
Description de l'enlèvement:
Son fils et de nombreux voisins ont assisté à son enlèvement. Le 15 septembre 1992 à 9 heures et quart, alors que Boutros Khawand était sur le chemin du Bureau Politique du Parti Kataëb, à 100 mètres de son domicile de Sin El Fil (Beyrouth), trois voitures sont venues lui couper la route, 2 BMW et une camionnette rouge, dans lesquelles il y avait entre 8 et 10 hommes armés. Ils l'ont fait descendre de force de sa voiture et l'ont fait monter dans la camionnette et ont laissé sa voiture sur la route.
De nombreuses positions militaires syriennes et libanaises entourent ce lieu.
La sécurité libanaise n'a pris aucune mesure et les responsables politiques et militaires libanais refusent toujours d'enquêter sur sa disparition